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mercredi 26 août 2015

Les bornes des limites....

J'ai déjà parlé des "limites" ici, et de l'incompréhension que la phrase "il faut poser des limites aux enfants"suscitait en moi. Mais c'est un thème tellement porteur que j'y reviens. Même avec l'hôm' qui partage ma vie, la question des limites est épineuse. Lui aussi trouve parfois que je pinaille. Comme il est un merveilleux sparring partner de discussions à éclosion d'idées (entre autres), il m'a permis de clarifier un ou deux points que je partage ici.

Je ne suis pas "contre" les limites ou, variante de la limite, je ne suis pas "contre" les frustrations. Les limites existent, ainsi que les frustrations, et sont inhérentes à notre humanité. Dire que je suis contre reviendrait à déclarer que je suis contre l'humidité de la pluie ou la chaleur du soleil. 

En fait, quand tu nais, tu découvres la frustration illico. Si tu ne te souviens pas, je te fais un résumé: tu étais au chaud, dans la pénombre, protégé(e) du bruit, tout te tombait tout cuit dans le bec, easy! Et d'un coup, tu te retrouves dans le froid, après un passage horrible où tout est étroit, on t'oblige à prendre de l'air dans tes pauvres poumons, il faut que tu réclames quand tu as faim et ça ne vient même pas tout de suite! Je vais te dire: Si, comme le pensent les psychanalystes, la frustration construisait, rien qu'avec ta naissance, tu devrais être construit à VIE.... Et bonjour le type de construction!
Quant aux limites, allons donc.... rappelle-toi la première fois que tu as voulu te mettre debout, tu ne t'es pas retrouvé(e) sur les fesses sans comprendre? Rappelle-toi la première fois où tu as eu une otite, ou la rougeole, ou une angine, tu avais mal, tu avais chaud et il a fallu un temps infini avant que ça passe.... Et rappelle-toi la fois où tu t'es dit que tu allais courir le 100m en moins de 10 secondes. Hein? Tu ne t'es pas senti(e) limité(e), là?

Sommes-nous d'accord déjà sur ce point? Nous tous, humains, expérimentons des limites quotidiennement. Limite, impuissance, frustration... Ma réaction à la phrase "il faut mettre des limites aux enfants", c'est donc "Encore?!? il en faudrait encore plus? Mais pourquoi faire?"....
Les psychanalystes (encore eux) nous disent que l'absence de limites placeraient les enfants dans une grande angoisse. (Je passe sur le pendant théorique tellement commode de ce raisonnement qui  veut que lorsque tu empêches un enfant de faire ce qu'il veut, en fait, tu lui rends service, c'est pour son bien, hé hé..). Mais, sérieusement, vous en connaissez des enfants qui grandissent sans que leurs parents ou leurs tuteurs ne mettent de limites? 
Moi, si je regarde bien, en fait, je n'en connais pas. Je vois des enfants trop sages et ne pas oser (j'en vois énormément, contrairement à ce que j'entends partout). Je connais des enfants ou des ados bruyants faute de ne pas savoir comment attirer et obtenir l'attention et le soin d'un adulte. Je rencontre parfois des enfants épuisés de devoir suivre les rythmes inhumains que le travail de leurs parents leur impose. Je connais des enfants qui parle de mort à 8 ou 11 ans parce que qu'ils peinent à reconnaître le bon de la vie et surtout qu'ils n'en comprennent pas le sens. Je connais des enfants qui feraient n'importe quoi (N'IMPORTE QUOI!) pour passer du temps en tête à tête avec leur mère, ou leur père. 
Ces enfants-là peuvent crier, mordre, courir, taper, se mettre en danger même.... Et je ne pense vraiment pas que ce soit faute de limites, ou que si des limites leur étaient données, cela réglerait leurs problèmes. Cela rendraient peut-être ces enfants moins visibles ou moins audibles mais certainement pas moins malheureux.

Donner des limites, c'est rendre les enfants plus faciles à vivre dans notre société, pour nous, pour les parents, les grands-parents, les profs. Et ça peut être un projet, après tout, pourquoi pas? Mais que l'on ne me dise pas que c'est pour le bien de l'enfant, que ça le structure, le construit ou le sécurise. Un enfant a besoin d'être aimé et d'apprendre en sécurité. Des limites, il en rencontre déjà, partout, tout le temps; il n'est pas nécessaire d'en rajouter.






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dimanche 16 août 2015

La vieillesse, la colère et la peur....

Dans quelques jours, ma grand-mère aura 96 ans. Elle est depuis 3 mois à peine en maison de retraite; jusque là, elle vivait seule chez elle, sans aide extérieure. Quand je dis ça, souvent les yeux s'écarquillent et j'entends "oh là là, dis donc, c'est beau!".... Non, en vrai, c'est pas beau. C'est même pas beau du tout. Et c'est compliqué. Et c'est difficile, et injuste, et trop dur parfois. En vrai, c'est une saloperie.

Elle est née en 1919. Ca n'a l'air de rien comme ça mais assieds-toi et goûte ce que ça fait: 1919... Le tout début du siècle dernier, avant l'électricité évidente partout, l'eau à tous les étages, les avions, les voitures, les fusées et même Faceb**k! Comme a dit mon fils vers 3 ans, dans sa période dinosaures "mais dis, Grand-mamie, tu crois qu'elle a vu un tricératops quand elle était petite?". Non, je ne crois pas mais elle aurait presque pu, presque. 

Si on laisse la technologie de côté, elle a grandi dans un monde où les très vieux avaient 75 ans au plus, et 80 ans la limite de péremption. Elle a grandi dans une société où grosso modo, quand tu étais vieux, tu ne l'étais pas longtemps, pas suffisamment en tout cas pour avoir le temps de devenir un problème. Au pire, quand tu devenais un problème, tu allais à l'hospice, tu durais 2 semaines et tu mourrais. 

Nous ne vivons plus dans cette société-là. Ma grand-mère pose un problème qui date de quelques années déjà et qui dure. Elle n'avait pas prévu ça, je crois; en tout cas, elle ne l'a pas anticipé et elle n'a pas pris les décisions qui pourtant s'imposaient. Elle a toujours cru qu'elle mourrait avant, bien avant d'être très vieille. Et maintenant, elle a peur, et nous aussi, on a peur. Elle a peur de mourir et elle a peur de continuer à vieillir. Les deux. A la fois. En même temps.

C'est Chateaubriand qui a dit que la vieillesse était un naufrage, je voudrais dire ici respectueusement que c'est idiot comme comparaison (très respectueusement, c'est Chateaubriand quand même). Pourquoi idiot? Parce que par définition, un naufrage humain n'a pas de témoin, sinon on n'est pas naufragé, on devient rescapé. Parce que, généralement, à moins d'être des sociopathes, les témoins viennent en aide aux naufragés. (Bon, on a des exemples récents et méditerranéens qui viennent contredire cette assertion... ou alors non? ce serait des sociopathes?)

Quand tu regardes quelqu'un vieillir, tu ne peux pas faire grand chose, tu es même parfaitement impuissant et tu ne peux rien empêcher du tout. Et il peut sembler incongru de planifier un remède quelconque à la situation puisque, par définition, la vieillesse est un état transitoire, que l'on pense éphémère et qui, en plus, embête tout le monde. On n'a pas envie d'y penser. Un peu comme l'adolescence en quelque sorte sauf que, même si les caractéristiques sont les mêmes (transitoire, éphémère et pénible pour tout le monde), le bon de l'adolescence, c'est que -généralement- on en sort vivant. Alors que la vieillesse....

Même si en tant que témoin, je me rends compte que la vieillesse de ma grand-mère est tout sauf éphémère (20 ans, ce n'est pas ce que j'appelle éphémère), elle ne semble pas s'en rendre compte. Et elle continue de refuser des solutions à son futur proche parce que "de toutes façons, ça ne va pas durer". Et pourtant si, "ça" dure, et bon sang, c'est long ! Et même si vieillesse rime avec sagesse dans de nombreuses traditions, je peux témoigner que ce n'est pas le cas de la grande vieillesse, celle qui apporte désorientation et anosognosie*. On n'est pas tous vieux comme Stéphane Hessel ou Edgar Morin. Et je me retrouve, moi aussi, prise dans ce paradoxe, entre la peur qu'elle meure et la peur qu'elle vieillisse encore plus.

Récemment, j'ai eu le plaisir de discuter avec un jeune retraité de la vieillesse de sa mère et de sa décision à lui de la mettre en maison de retraite, après l'avoir accueillie plusieurs années chez lui. Je dis le plaisir parce que, pour la première fois, je me suis retrouvée face à quelqu'un qui partageait ma colère quant au laisser-faire de nos aînées (sa mère et ma grand-mère). Colère qu'il exprimait carrément en disant que c'était dégueulasse, que ces personnes âgées se reposaient sur leurs enfants pour prendre les décisions difficiles, décisions qu'elles pouvaient par la suite leur reprocher à l'envi. Ca m'a soulagée de l'entendre prononcer des mots que j'ai pu, moi aussi, dire. Soulagée aussi parce que ça sortait du discours si convenu sur ces enfants qui se "déchargent" de leurs parents en les mettant en maison de retraite. Je ne connais personne qui ait fait cela, personne qui ait "abandonné" ses parents dans une maison de retraite. En revanche, je connais beaucoup d'enfants, de 60 ans et plus qui, pris à la gorge par une situation qui les dépassait complètement, se sont vus contraints de persuader leurs -parfois très vieux- parents d'aller en maison de retraite. Parce qu'aucune autre possibilité ne leur permettait de vivre moins difficilement la grande vieillesse de leurs parents.



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* L'anosognosie est un symptôme lié à un trouble neurologique : la personne qui en souffre n'a pas conscience de la perte de ses facultés liée à une maladie ou un handicap. Contrairement au déni, qui est d'ordre psychologique, l'anosognosie est d'ordre pathologique même si elle reste un mystère pour la science.