dimanche 16 août 2015

La vieillesse, la colère et la peur....

Dans quelques jours, ma grand-mère aura 96 ans. Elle est depuis 3 mois à peine en maison de retraite; jusque là, elle vivait seule chez elle, sans aide extérieure. Quand je dis ça, souvent les yeux s'écarquillent et j'entends "oh là là, dis donc, c'est beau!".... Non, en vrai, c'est pas beau. C'est même pas beau du tout. Et c'est compliqué. Et c'est difficile, et injuste, et trop dur parfois. En vrai, c'est une saloperie.

Elle est née en 1919. Ca n'a l'air de rien comme ça mais assieds-toi et goûte ce que ça fait: 1919... Le tout début du siècle dernier, avant l'électricité évidente partout, l'eau à tous les étages, les avions, les voitures, les fusées et même Faceb**k! Comme a dit mon fils vers 3 ans, dans sa période dinosaures "mais dis, Grand-mamie, tu crois qu'elle a vu un tricératops quand elle était petite?". Non, je ne crois pas mais elle aurait presque pu, presque. 

Si on laisse la technologie de côté, elle a grandi dans un monde où les très vieux avaient 75 ans au plus, et 80 ans la limite de péremption. Elle a grandi dans une société où grosso modo, quand tu étais vieux, tu ne l'étais pas longtemps, pas suffisamment en tout cas pour avoir le temps de devenir un problème. Au pire, quand tu devenais un problème, tu allais à l'hospice, tu durais 2 semaines et tu mourrais. 

Nous ne vivons plus dans cette société-là. Ma grand-mère pose un problème qui date de quelques années déjà et qui dure. Elle n'avait pas prévu ça, je crois; en tout cas, elle ne l'a pas anticipé et elle n'a pas pris les décisions qui pourtant s'imposaient. Elle a toujours cru qu'elle mourrait avant, bien avant d'être très vieille. Et maintenant, elle a peur, et nous aussi, on a peur. Elle a peur de mourir et elle a peur de continuer à vieillir. Les deux. A la fois. En même temps.

C'est Chateaubriand qui a dit que la vieillesse était un naufrage, je voudrais dire ici respectueusement que c'est idiot comme comparaison (très respectueusement, c'est Chateaubriand quand même). Pourquoi idiot? Parce que par définition, un naufrage humain n'a pas de témoin, sinon on n'est pas naufragé, on devient rescapé. Parce que, généralement, à moins d'être des sociopathes, les témoins viennent en aide aux naufragés. (Bon, on a des exemples récents et méditerranéens qui viennent contredire cette assertion... ou alors non? ce serait des sociopathes?)

Quand tu regardes quelqu'un vieillir, tu ne peux pas faire grand chose, tu es même parfaitement impuissant et tu ne peux rien empêcher du tout. Et il peut sembler incongru de planifier un remède quelconque à la situation puisque, par définition, la vieillesse est un état transitoire, que l'on pense éphémère et qui, en plus, embête tout le monde. On n'a pas envie d'y penser. Un peu comme l'adolescence en quelque sorte sauf que, même si les caractéristiques sont les mêmes (transitoire, éphémère et pénible pour tout le monde), le bon de l'adolescence, c'est que -généralement- on en sort vivant. Alors que la vieillesse....

Même si en tant que témoin, je me rends compte que la vieillesse de ma grand-mère est tout sauf éphémère (20 ans, ce n'est pas ce que j'appelle éphémère), elle ne semble pas s'en rendre compte. Et elle continue de refuser des solutions à son futur proche parce que "de toutes façons, ça ne va pas durer". Et pourtant si, "ça" dure, et bon sang, c'est long ! Et même si vieillesse rime avec sagesse dans de nombreuses traditions, je peux témoigner que ce n'est pas le cas de la grande vieillesse, celle qui apporte désorientation et anosognosie*. On n'est pas tous vieux comme Stéphane Hessel ou Edgar Morin. Et je me retrouve, moi aussi, prise dans ce paradoxe, entre la peur qu'elle meure et la peur qu'elle vieillisse encore plus.

Récemment, j'ai eu le plaisir de discuter avec un jeune retraité de la vieillesse de sa mère et de sa décision à lui de la mettre en maison de retraite, après l'avoir accueillie plusieurs années chez lui. Je dis le plaisir parce que, pour la première fois, je me suis retrouvée face à quelqu'un qui partageait ma colère quant au laisser-faire de nos aînées (sa mère et ma grand-mère). Colère qu'il exprimait carrément en disant que c'était dégueulasse, que ces personnes âgées se reposaient sur leurs enfants pour prendre les décisions difficiles, décisions qu'elles pouvaient par la suite leur reprocher à l'envi. Ca m'a soulagée de l'entendre prononcer des mots que j'ai pu, moi aussi, dire. Soulagée aussi parce que ça sortait du discours si convenu sur ces enfants qui se "déchargent" de leurs parents en les mettant en maison de retraite. Je ne connais personne qui ait fait cela, personne qui ait "abandonné" ses parents dans une maison de retraite. En revanche, je connais beaucoup d'enfants, de 60 ans et plus qui, pris à la gorge par une situation qui les dépassait complètement, se sont vus contraints de persuader leurs -parfois très vieux- parents d'aller en maison de retraite. Parce qu'aucune autre possibilité ne leur permettait de vivre moins difficilement la grande vieillesse de leurs parents.



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* L'anosognosie est un symptôme lié à un trouble neurologique : la personne qui en souffre n'a pas conscience de la perte de ses facultés liée à une maladie ou un handicap. Contrairement au déni, qui est d'ordre psychologique, l'anosognosie est d'ordre pathologique même si elle reste un mystère pour la science.

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