Bizarrement, le jour où j'ai découvert Khalil Gibran, j'ai lu ce texte* comme une confirmation de ce que je pensais déjà. C'était bien mieux dit (et plus clair surtout) mais le texte reprenait un certain nombre d'intuitions ou d'hypothèses que je tournais dans ma tête. Je vais passer rapidement sur le côté très arrogant et prétentieux qu'il y a à affirmer par écrit et en public que Khalil Gibran dit tout haut ce que je pensais tout bas.... En fait, je le vis comme une rencontre, une reconnaissance qui n'est pas mutuelle bien sûr mais qui serait comme une connexion entre deux êtres, à plusieurs décennies d'écart. C'est peut-être prétentieux de se sentir connectée à Gibran mais tant pis.... Et puis, si Khalil Gibran a écrit, on peut raisonnablement penser que c'était pour être lu, et reconnu par des lecteurs. Je ne fais donc que me conformer à ses attentes.
Bref.... Avec le recul, je me rends compte que j'ai toujours su, du plus loin que je me souvienne, que j'étais différente de mes parents. Et, en même temps, je savais avec la même certitude qu'il était très important pour eux que je leur ressemble. C'est une grande tradition de ma famille que de chercher les ressemblances, pas seulement à la maternité comme cela est très courant, mais longtemps après aussi. Et c'est une forme d'inclusion aussi: Untel fait partie de la famille parce qu"il ressemble à Oncle Alphonse, Unetelle fait partie de la famille parce qu'elle a les mains de Grand-mère Duchmol. Comme par un fait exprès, j'ai toujours été nulle pour trouver les ressemblances, nullissime.... Même quand ça paraît évident à tout le monde, les ressemblances m'échappent.
Mes enfants ne sont pas mes enfants, donc. Et pour m'aider à bien comprendre ce fait-là, la vie m'a proposé de commencer ma carrière "maternelle" par deux enfants que je n'avais pas faits, deux enfants que je n'avais pas choisis et qui me sont arrivés en "package" avec leur père. Puis pour bien ancrer l'affaire, j'ai eu un enfant "à moi". Sauf que dès l'instant où j'ai posé mon regard sur lui, j'ai su qu'il ne serait jamais "à moi", pas plus que les deux autres, et ce malgré les prédictions familiales "ce sera différent quand ce sera le tien, tu verras". Je n'ai rien vu, il était déjà tellement lui-même.... Et ça me plaisait tellement de le découvrir.
C'est parce que je pense que mes enfants ne sont pas mes enfants que je
les traite du mieux que je peux, que je les traite mieux que je n'ai
moi-même été traitée et que je les aime mieux que je ne m'aime moi-même
parfois. Je veux dire par là que ce n'est pas toujours facile de ne pas punir, frapper, humilier un enfant.... Même lorsque l'on a opté pour une parentalité positive par exemple. Parce que l'on est souvent submergé par ses émotions d'enfant lorsque, devenu adulte, on tente d'élever un enfant. Et croire que l'on fait pour l'enfant comme on ferait pour soi est une base de départ qui fausse tout. Parce qu'en vrai, l'humain a ceci d'étrange que, dans certains cas,
il traite mieux les autres et ce qui ne lui appartient pas qu'il ne se traite lui-même
et ce qui lui appartient.
Si l'on accepte que nos enfants ne sont pas nos enfants et qu'ils sont l'expression de l'appel de la vie à elle-même alors il est indispensable de préserver la vie qu'ils représentent, sans la brimer, sans la tordre ou la tirer dans l'une ou l'autre direction. Il est indispensable de nourrir la vie qu'ils représentent avec des nourritures vivantes et douces, avec des pensées positives et joyeuses, avec de l'attention et de l'écoute, avec du respect et de l'amour. Et, paradoxalement, il me semble que c'est plus facile (moins difficile?) si l'on considère que notre enfant ne nous appartient pas, qu'il représente l'altérité et qu'il est nécessaire de faire un effort pour le comprendre et l'aimer.
* Et une femme qui portait un enfant dans les bras dit,
Parlez-nous des Enfants.
Et il dit : Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie à elle-même,
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.
Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées,
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes,
Car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter,
pas même dans vos rêves.
Vous pouvez vous efforcer d'être comme eux,
mais ne tentez pas de les faire comme vous.
Car la vie ne va pas en arrière, ni ne s'attarde avec hier.
Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes, sont projetés.
L'Archer voit le but sur le chemin de l'infini, et Il vous tend de Sa puissance
pour que Ses flèches puissent voler vite et loin.
Que votre tension par la main de l'Archer soit pour la joie;
Car de même qu'Il aime la flèche qui vole, Il aime l'arc qui est stable.
Khalil Gibran
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