Le premier 45 tours que j'ai acheté lorsque j'étais ado, c'était "Man gave names to all the animals" de Bob Dylan. Bon.... Ca dit sûrement quelque chose sur mon âge: oui, quand j'étais ado, il y avait encore les 45 tours, et les cassettes, et les walkman qui pesaient 800 grs.
En revanche, je suis formelle, ça ne dit rien mais absolument rien sur mes goûts musicaux. Mais rien du tout! Je n'ai plus jamais acheté de disque de Bob Dylan et plus jamais rien écouté de lui après. Moi, si tu veux tout savoir, mon protest-singer préf de préf, c'est Leonard Cohen. Tu vois tout de suite la différence, non?
Mais j'ai acheté "Man gave names to all the animals", je ne peux pas le nier. Je crois que ce qui m'a attirée, c'est l'idée que le texte défendait, l'idée que l'ours ne se nommait "ours" que parce que l'homme l'avait décidé ainsi. Et plus largement, l'idée que, si quelque chose n'existait pas dans l'environnement d'un humain, il était probable qu'il n'existe pas de mot dans son lexique pour le représenter. J'avais exactement 12 ans quand le disque est sorti et cette idée-là, je te le dis franchement, ça m'a fascinée.
Evidemment, historiquement, plus l'humain s'est baladé et a échangé, plus son vocabulaire s'est élargi et enrichi des notions des autres. Comme ça, même à Paris, on a pu nommer une girafe ou un océan alors que le concept "girafe" ou le concept "océan" n'avait pas de réalité concrète à Paris. Ou si tu veux un autre exemple, ça permet à la famille Al Assad de parler de liberté. Ou bien à Macron de parler de social... Bref, tu vois l'idée.
En revanche, il reste des notions qui n'existent pas du tout dans notre langue, pourtant très riche. Par exemple, il paraît que les Inuits ont plus de 12 mots différents pour parler de la neige. Je ne te parle pas là de glace ou de gel, non, juste pour la neige. Ils ont un mot pour la première neige de la saison, pour la neige de la nuit, pour la neige qui tombe, celle qui est au sol, celle qui gèle, celle qui fond.... Forcément, ils ont construit tout un lexique autour de la neige puisque, une bonne partie de l'année, la neige EST leur monde. C'est important de pouvoir décrire les particularités et modifications de ton monde.
Mon enfant n°2 vit à Londres. Techniquement, c'est une de mes deux beaux-enfants. On ne va pas chipoter, je ne suis pas leur mère mais ce sont mes enfants. Là! Donc n°2 fait ses études à Londres. Elle est de plus en plus investie dans la vie, y compris professionnelle et, en particulier, elle est présidente de l'association LGBT de son école. LGBT, je le rappelle: Lesbian, Gay, Bi, Trans.
Je suis très fière de la voir prendre sa vie à bras le corps et aussi qu'elle s'épanouisse dans un projet visant à défendre les droits humains. Heureuse aussi de pouvoir en discuter avec elle même (peut-être surtout) si elle bouscule -volontairement ou non- les idées préconçues ou reçues que nous pouvons, son père, ses frères et moi, avoir sur ces questions.
Comme elle se documente, discute, élabore sa pensée sur ce sujet en anglais, elle a parfois des problèmes de traduction et il nous arrive souvent de réaliser que le mot qui existe en anglais pour décrire une situation bien précise n'existe tout simplement pas en français. Ou alors qu'il existe mais d'une façon tellement confidentielle que seuls les "intéressés" le connaissent. Par exemple pansexuel *, ou asexuel, ou fluide***, tu connaissais, toi? Et les 52 "types de "genre" que tu peux choisir sur Faceb00k pour te représenter au plus juste **?
Au début, je t'avoue, lorsqu'elle a rapporté tout ça à la maison, nous nous sommes trouvés un peu encombrés, avec son père. Evidemment, comme des imbéciles que nous sommes parfois, on a un peu rigolé. Comme disait Coluche: "nan mais c'est rien, c'est les nerfs!". Et nous nous sommes demandés, je crois, où est-ce que ça l'emmenait et où ça allait finir. Et je réalise que c'est surtout là que nous avons fait preuve d'un manque d'intelligence caractérisé parce que "ça" ne l'emmène nulle part et surtout, "ça" ne va pas finir.
Je crois qu'en reconnaissant le nom donné à un concept, concept qui recouvre lui-même une réalité humaine, en utilisant ce mot et en le faisant connaître autour d'elle, elle organise le monde dans lequel elle va vivre, dans lequel elle vit déjà mais qui ne nous est peut-être pas encore tout à fait apparu. Elle donne à voir ce que nous n'avons pas encore complètement vu.
Cela représente pour nous beaucoup plus que ce qu'elle peut réaliser parce que nous, nous avons grandi dans un monde où les homosexuels (je parle des hommes en particulier mais les femmes, c'était à peu près pareil) n'existaient pas en tant que concept. Les hommes qui aimaient les hommes et/ou qui avaient des relations sexuelles avec eux était des pédés, des pédales, des tantouzes, des folles, des pédérastes (petite, pédéraste, je crois que c'est ce que j'entendais de moins offensant). Et ce qu'ils vivaient, ces hommes homosexuels, se trouvait, au moins dans l'esprit de ceux qui prononçaient ces mots-là, et parfois malheureusement dans le leur, diminué, péjoré, sali. Les hommes qui aimaient les hommes n'était non seulement pas reconnus mais ils étaient considérés (au mieux) comme des erreurs de la nature.
Aujourd'hui, comme hier, il existe des hommes qui aiment les hommes mais il y a maintenant un vrai mot pour les représenter, un mot neutre, sans affect, pour décrire qui ils sont. C'est sûrement réducteur encore, et bien trop "étiquette" pour être satisfaisant mais ça a le mérite de leur donner une existence au monde, une légitimité aussi parce qu'une fois que l'homosexualité est reconnue comme une réalité humaine, elle est défendable, elle est légitimable, et légitimée dans beaucoup d'endroits, elle n'est plus une "erreur de la nature".
Il existe donc maintenant aussi, comme n°2 nous l'a fait découvrir, des mots pour désigner les gens qui aiment sans considération de genre ou de sexe, ou ceux qui aiment un jour ici, l'autre là. Cela n'enlèvent rien au fait que nous relevons tous de la même humanité, cela signifie juste que leur spécificité est, ou leur sera, reconnue.
Et je suis heureuse de me dire que le monde dans lequel je suis née a changé et j'espère bien qu'au moment où je mourrais, d'autres réalités humaines auront été reconnues comme respectables et légitimes. Tout ce qui précise la description de ce qu'est un humain nous permet de mieux en percevoir les contours, les nuances et les richesses. Et pour cela, nous aurons sûrement besoin de beaucoup de nouveaux mots. Pour pouvoir le dire.
* Le terme pansexuel est dérivé du préfixe grec -pan, qui signifie « tous ». De manière simplifiée, la pansexualité désigne la capacité d'aimer un individu sans considération pour son genre ou son sexe5,8,9. Bien que le terme « tous » soit appliqué, cela ne se réfère pas aux divers fétichismes mais uniquement à l'identité de genre. Un individu pansexuel fait abstraction du genre et du sexe de ses partenaires et ne s'attache pas à ce qui est considéré comme une étiquette. Pour la personne pansexuelle, c'est la personnalité qui compte. L'individu ne fait donc pas de différence entre tous les genres, qu'ils soient binaires (masculin et féminin) ou non-binaires. Cela peut être considéré comme militant dans le sens où lorsque l'on se déclare pansexuel, on met tous les genres et tous les sexes sur un pied d'égalité et on refuse d'être classé selon les trois orientations sexuelles officielles. Il est donc difficile de donner une définition précise de ce concept, puisqu'il est caractérisé seulement par le rejet de toute contrainte ou barrière dans la sexualité. Cependant, les barrières légales (âge, consentement, liens de filiation) sont généralement respectées par les tenants de cette pratique.
La pansexualité n'est pas liée à un type de relation : la fidélité, l'infidélité, le couple libre, la sexualité de groupe sont pratiqués par des pansexuels et rejetés par d'autres comme c'est le cas chez les individus se définissant comme hétérosexuels, homosexuels ou bisexuels.
** http://www.slate.fr/culture/83605/52-genre-facebook-definition
*** http://www.urbandictionary.com/define.php?term=fluid+sexuality
****Le terme américain "queer" signifie étrange, louche, de travers. Insulte du vocabulaire populaire équivalent au français "pédé", avec la connotation de "tordue", queer s’oppose à "straight" (droit) qui désigne les hétérosexuels. Ce courant de pensée militant (Queer Theory) né dans les années 1990 remet en cause les catégories d’identité sexuelle : identités de genre (homme et femme) et d’orientation sexuelle (hétérosexuelLE et homosexuelLE). Le queer ne se limite pas à combattre les inégalités ou les dominations entre ces catégories - l’homophobie ou le patriarcat - mais remet en cause l’existence même de ces catégories.
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