Il y
a quelque temps, l'image d'un petit garçon de 3 ans, photographié mort sur une
plage turque, a fait le tour du monde. Et cette photo, comme d'autres avant, a
un peu changé la façon dont les gouvernements européens, si sensibles à leurs
opinions publiques, traitent cet exode de réfugiés. En ce qui me concerne, je
pense que je n'oublierai jamais cette photo.
Juste
après, comme un affreux télescopage, s'est tenu le procès des parents d'un
petit garçon, de 3 ans également, mort également, mais lui dans une machine à
laver parce que son père l'y avait mis, avant de lancer un programme essorage.
Le père "ne le supportait plus". Alors que les parents avaient
commencé à raconter une fable de chute dans l'escalier, c'est la
"grande" soeur de 5 ans qui a précisé au médecin et aux flics que
"Papa avait mis Bastien dans la machine à laver".
Si
j'y pense en ce moment, je sais déjà que je vais probablement oublier Bastien,
et les circonstances de sa mort, comme j'ai oublié Marina avant lui, ou Johnny,
ou cette petite fille dont le prénom même m'échappe et dont le père a été
condamné pour torture et meurtre. TORTURE
et MEURTRE.
Et je
me demande bien pourquoi, toi comme moi, nous oublions aussi rapidement la vie
de souffrance, puis la mort de ces enfants-là. Je me demande pourquoi cela ne
mobilise pas plus les foules, je me demande ce qui fait que, une fois l'émotion
retombée, ces enfants disparaissent de nos mémoires. Quel est le processus
mental, le phénomène neurologique qui fait que nous nous retrouvons totalement
pétrifiés d'horreur, littéralement submergés par la tristesse et la rage puis,
abracadabra, plus rien? Je fais l'hypothèse qu'il y a là quelque chose de très
puissant qui se met en oeuvre. Mais quoi exactement? Je ne sais pas.
Dans
ce cas précis, les services sociaux ont été prévenus et n'ont pas pu (su?)
empêcher. Il est évident que ne sont médiatisés que les "ratés", les
"loupés", les "ah-non-on-savait-pas". Tous les gosses, les
autres, sauvés tous les jours par la DDASS ne paraissent pas en première page
des journaux, ça ferait pas vendre, Coco....
Pourtant,
il me semble que, quand même, on devrait pouvoir empêcher que des enfants, sans
défense, soient maltraités jusqu'à la mort. Je vais revoir les mots de ma
précédente phrase: Il faut empêcher ça. Efficacement.
Mais
pour que vraiment ce soit possible, je vois au moins deux pré-requis.
D'abord,
il est essentiel que la société entière change de regard sur les enfants. Comme
je le disais ici, ici et ici, il semblerait que notre société
n'accepte pas, ou avec grande difficulté, qu'un enfant soit un enfant. Nous
avons, nous tous, des attentes par rapport aux enfants, qui sont complètement
disproportionnées par rapport à leurs capacités réelles.
Nous
leur demandons de nous accompagner dans les magasins et de ne rien vouloir.
Alors que des adultes intelligents et diplômés et formés à ça passent des
journées entières à imaginer ce qui va bien pouvoir nous faire acheter tel ou
tel produit et le rende, ce produit, plus attrayant et indispensable à nos yeux
que de l'eau dans le désert. Et nous-mêmes, nous n'avons pas assez de bras pour
remplir le caddie. Eh bien, non, les enfants, eux, ne peuvent rien convoiter.
Et pas demander. Et pas insister. Et pas crier. D'toute façon, t'auras RIEN, j'ai dit!
Nous
demandons aux enfants de rester assis au moins cinq heures par jour. Pour les
plus grands, jusqu'à huit heures. Et sans bouger. Sans râler. Sans bavarder.
Concentrés. Attentifs. Aucun adulte ne sait faire ça, en vrai, personne. Il n'y
a qu'à voir les machines à café ou les sorties de bureaux ou de magasins devant
lesquelles de nombreux employés (adultes donc) tapent la tchache et fument leur
clope.
Mais
les enfants à l'école, ça doit faire mieux. Une récré par demie-journée et
basta!
En
rentrant de l'école, vite, vite pour le goûter, les devoirs, le bain, le dîner,
pipi, les dents et pouf au lit.... Parce qu'il faut bien un peu de tranquillité
aux parents quand même.
Il y
aurait des tas d'exemples mais tu as compris où je veux en venir. Chez nous,
les enfants ne peuvent pas se comporter comme des enfants. Certains parents
parviennent à transiger avec cette attente et vivent la plupart du temps une
relation harmonieuse avec leur enfant.
Mais
d'autres intègrent ce diktat sociétal de façon littérale, ils viennent y
ajouter leurs propres fêlures, leur propre histoire et punissent, giflent,
frappent, cognent, enferment, humilient ou lancent un programme essorage.
Je
fais l'hypothèse que si la société demandait moins aux enfants, ces parents-là
auraient peut-être un peu moins ce rôle de courroie de transmission du système
à jouer et que leurs démons intérieurs seraient peut-être moins
"légitimés" * par l'attente que nous avons par rapport aux
comportements de leurs enfants.
Ensuite,
ce qui doit être revu chez nous, dans notre société et notre système légal,
c'est la primauté du biologique.
Je
pense profondément que chaque parent veut consciemment ce qu'il y a de mieux
pour son enfant. Je crois tout aussi profondément que nous ne sommes pas tous à
égalité là-dessus et que certains parents ne peuvent pas, ne doivent pas rester
les parents de l'enfant qu'ils maltraitent.
Et
oui, merci, je me rends bien compte de ce que j'écris. Et heureusement, même si
ce n'est pas encore une majorité, des voix se font entendre pour aussi réclamer
une modification dans notre mentalité, et dans nos lois (pas nécessairement
dans cet ordre d'ailleurs).
Parce
que là où l'esclavage a été aboli, là où les femmes se sont émancipées, là où
les ouvriers ont pu légitimer leur droit à la sécurité par exemple, il reste
une partie de la population sans droit réel, sans voix et sans recours: les
enfants.
Aujourd'hui
encore, la justice, les services sociaux valorisent la relation parents-enfant
contre vents et marées et font tout pour la maintenir au détriment souvent de
l'enfant lui-même. Il suffit de lire les témoignages éloquents d'éducateurs ou
de médiateurs familiaux ** pour connaître une réalité terrible: des enfants
terrorisés et malheureux sont, même après avoir été placés en foyer sur ordre
de justice, amenés à leurs parents au nom du sacro-saint droit parental
et au prétexte d'améliorer la relation!
Je
n'ai pas réussi à trouver de chiffres sur le nombre de parents déchus de leur
autorité. En revanche, l'INSERM avance le chiffre de deux enfants par jour,
tués en France. Tu as bien lu.
Et c'est l'INSERM qui le dit, le lien vers les
résultats et méthodologie de l'étude sont plus bas. Et pour d'autres références
(parce que je vois bien que tu penses que j'exagère, comme d'habitude), des
liens vers des articles du Monde ou de La Croix.
Il
faut que ça cesse.
* Tu
noteras les guillemets s'il te plait.
** Je
te conseille chaudement les deux excellents ouvrages de Daniel Rousseau, pédopsychiatre
de la pouponnière de la Dass à Angers qui témoigne dans ses livres de ce que je
dis ici rapidement : "Les grandes personnes sont vraiment
stupides" et "Le pouvoir des bébés".
INSERM:
https://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=1&cad=rja&uact=8&ved=0CCIQFjAAahUKEwj4nPTU5-zHAhUWXIgKHRbSCpM&url=http%3A%2F%2Fwww.inserm.fr%2Fespace-journalistes%2Fenfants-maltraites.-les-chiffres-et-leur-base-juridique-en-france&usg=AFQjCNETNpI8ESEdOMYpmyZzVxWob157Ew&sig2=UrldHyfpvmSDdZ-Rs6p-iw
Le Monde: http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/06/14/enfants-maltraites-deux-morts-par-jour_3430128_3224.htmlLa Croix http://www.la-croix.com/Actualite/France/Maltraitance-des-enfants-ce-qu-il-reste-a-faire-apres-l-affaire-Marina-2013-04-11-941067
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